jeudi 9 février 2017

Avertissement

Work in progress

Date des premiers billets dans le futur de façon à obliger les billets à se placer comme nous le souhaitons.


Méthode (à titre indicatif):

150 chants = 150 semaines

Traduction à la volée, sans peaufiner, très rapidement.

Relecture à tout moment et modifications (vous pouvez laisser vos propositions en commentaire)

Nous sommes le 12 octobre 2012. L'idée est d'avoir fini le 9 février 2017, introduction et notes comprises (soit plus de 150 semaines).

L'édition est utilisée est celle-ci : http://catalog.hathitrust.org/Record/000630854



Bien entendu, vous pouvez faire des liens vers ce blog et des copier/coller (dans ce cas, indiquez votre source).

Mais ce que nous écrivons ici ne doit PAS être récupéré par qui que ce soit pour être VENDU sous quelque forme que ce soit ou pour s'en attribuer le travail.

jeudi 2 février 2017

jeudi 26 janvier 2017

jeudi 19 janvier 2017

jeudi 5 janvier 2017

I Jérusalem, 1 L’hôtellerie

Dans une chambre basse de plafond, éprouvée par le temps, 1
À la maçonnerie ancienne, passée à la chaux il y a longtemps —
Assez semblable à une tombe nouvellement taillée dans le roc,
Coude sur le genou, front soutenu
Dans une immobilité complète par une main en travers,
Est assis un étudiant qui y loge seul.
   La petite fenêtre en meurtrière laisse passer un rai
Qui prouve que dans la Ville Sainte
C’est la fin du jour —
La Vigile de l’Épiphanie 2.
À ses côtés dans l’étroite cellule
Son paquetage gît non défait, partout
Une pellicule de poussière, sur lui tout aussi bien —
C’est la poussière du voyage. Mais bientôt
Il relève le visage — ses traits sont agréables
Bien que pâles, et tout sauf féminins
Exceptés les yeux et le front sérieux —
Puis il se lève, marche de long en large,
Et s'arrête, disant: «D’autres joies
Que celles anticipées ici attendaient
Le disciple, je le découvre maintenant.
Théologie, es-tu si aveugle,
Que signifie ce glas naturaliste
En lieu et place de l’oracle de Siloé 3
Qui devrait ici murmurer? Arraché à la grâce,
Et malmené dans la Cité Sainte!
Hier seulement il n’en était pas ainsi,
Venus de Jaffa 4 sur une mer limpide et bleue;
Ni avec toi, mon cœur, il n’en était ainsi
Touchant terre parmi les cris et les embruns;
Ni ainsi quand à cheval, tout équipés,
Nous avons passé la porte voûtée
Laissant les murs où les jardins scintillant
De fleurs et de bourgeons applaudissaient cette vue.
 « La plaine, nous la traversâmes. Dans l’après-midi,
Quelle ressemblance avec nos fades premiers jours d'automne —
Cette bénédiction si mollement tempérée —
Le souffle de la plaine de Saron.
Et était-ce, oui, sa Rose renommée 5,
Ce coquelicot écarlate souvent à portée de la main?
Puis Ramleh brilla, la ville blanche à la voile d’un navire
Comparable. Là je regardai le jour prendre fin
De la Tour blanche, dans le faubourg :
Vers la mer éblouissant se tenait le soleil :
Du côté des terres je me tournai vers le mur
D’Éphraïm qui s’étirait en nuances mauves.
Romantisme des montagnes! Mais à la fin de la course
Quelle différence le rapprochement à venir révèlerait.
 « Le départ ce matin — fusils et lances
Contre la lune dans son quartier de mortes-eaux;
Les cabanes des voleurs près desquelles nous assourdîmes notre chevauchée;
L’aube grelottante sur le chemin désolé;
Dans un défilé pierreux l’écorchure de midi,
Défilé jonché de rochers, rappelant l'un
De ces fiévreux païens dont les mains hostiles
Jetèrent une pluie du brûlant sable africain
Au visage de ce roi menant les croisés,
Louis, pour anéantir ainsi son aile ;
Et à la fin, dernier but à atteindre,
Comme les remparts de glace autour du pôle,
Tes impassibles tours, tes tours impassibles, Jérusalem ! »
  De nouveau il se tasse, le front dans la main.
Mais, reprenant : « Voyons, je savais bien
que Salem n’était pas Samarcande ;
Guère une surprise ; et pourtant le premier regard
A provoqué cette défaillance. Ce doit être que mon âme,
Lavée par l’air subtil du désert
Des vapeurs livresques, accède maintenant
Aux messages d’avertissement de la nature ;
Prend sans doute maintenant la mesure
De la véritable importance de cette foule
De pressentiments qui les derniers temps de mon voyage
À travers les pays latins affectaient mes pensées,
Semblant rester malgré tout voilés. Ah !
Ces images en formation dans l’esprit,
Barrières de corail qui s'élèvent des profondeurs,
Combien peu d'attention leur prêtent les hommes tant qu'elles se balancent
Hors de vue, silencieuses — jusque, soudain, le récif —
Le récif et l’écueil, naufrage et douleur.
Mais ici hors de toute étude combien pour moi
S’ouvre l’étendue du vaste océan du temps !
Oui, je suis jeune, mais l’Asie est ancienne.
Les livres, les livres n’ont pas tout dit.
  « Et pour le reste, le bavardage facile
Des prétentieux — qu’était-ce cela
La tombe, répondit sur le sentier de Jaffa quelqu'un
que j’avais rencontré là, un compatriote,
Juste revenu d'un voyage ici ;
Quelque mot de ma part provoquèrent un flot de paroles ;
Leur sens bientôt s’éclaircit :
Laissez-moi y revenir de nouveau : —
  « Notre Nouveau Monde à l'esprit matérialiste si aiguisé
Manque du pieux esprit sémitique
Métaphysique — en aucune manière cela ne lui confère
La capacité d'interpréter de façon juste
La Palestine. Devancé par la tournure d'esprit
Immémoriale des autochtones,
Entravé par une forme unique, banale et pauvre.
Éviter les eaux profondes ne préserve pas de la tempête.
  « Il dit ces mots et en ajouta d'autres ;
Ne provenant d'aucune tradition clairement identifiée
Me sembla-t-il. Mais à présent, dois-je à présent confesser
Mon étroitesse cultivée
Mais bien peu de la manière qu’il évoquait?
« Voici le déracinement des certitudes! »
  Ainsi en était-il de lui, l'étudiant. C'était un esprit
Grave par nature, depuis longtemps tenu
À l'écart comme une Vestale dans un monastère
Campagnard, autorisé à courir
Enfin le vaste monde parmi les hommes,
Et ici au terme du voyage ainsi confronté
Au génie véritable, ami ou ennemi,
Et au visage réel d’un lieu
Auparavant simplement rêvé à la clarté
De la grâce spirituelle qu’est l'imagination.
Plus loin encore ses méditations l’entraînent,
Reprenant le chemin divergent
Délaissé plus haut. Et donc : “La foi peut-elle
Me retirer sa lumière, au prétexte que dernièrement aucune requête
De ma part n'a été déposée auprès de sa source?”
Tombant sur place à genoux,
Ses lèvres s'écartèrent ; mais les mots
À devenir sons hésitèrent
Et lui manquèrent. Avec un désir affaibli
Il fixa le toit de la maison. Coucher du soleil :
Ses pieds sur la pierre encore chaude,
Lui, Clarel, sur le haut du muret s’appuyait,
Dans une observation silencieuse. La ville montagne,
Avec ses murs et créneaux,
Ses faubourgs inhabités à ses pieds et dans son dos,
Et ses flancs construits sur des marches escarpées,
Selles et tourelles dans la montée —
Une tour chevauche un éléphant.
D’ici large est la vue. À l’endroit où il se tenait
Se trouvaient les parages élevés d'Acra.
Il voyait les montagnes qui l'encerclaient, une
Dominait, vaste en sa couronne,
Faisant paraître la ville dressée basse
Par contraste — le Mont des Oliviers. Les vagues
Du crépuscule emplissaient tout;
Inatteintes, les maisons surnageaient —
En terrasse ou en dôme, sans cheminée, grises,
Toutes de pierre, une lande de toits. Aucun signe
De vie; aucune fumée qui ne s'élève, aucun bruit
Si ce n'est un bourdonnement bas, lui à moitié noyé.
  L'auberge s'adossait à la piscine
du nom d'Ezéchiel, sorte de cube creusé
Où règnent le silence et l'isolement,
Entourée de murs naturels,
Fondée sur des armatures de pierre paraissant ne faire
Qu'un avec les hauteurs sur lesquelles ils reposaient.
  Comme les feux de position d'un navire à trois ponts se penchent
Vers le sillage huileux laissé derrière lui,
Sur ces eaux lisses et noires
Les treillages serrés de l'auberge jettent
Un dernier regard. Ici et là
Par bouffées l'air languide du soir
Agite les herbes folles desséchées et sans force qui courent
En festons le long de l'escarpement et voilent
Les antiques fissures surplombées
Par le haut couvent des Coptes,
Construit comme un phare au dessus des vastes étendues.
   Des arches aveugles devinées dans des murs qui s'évanouissent,
Des fenêtres scellées, des portails murés à jamais
et des terrace où rien n'arrive
Par-dessus les parapets totalement muets. Aucun étang
Sur les pentes des Kaatskills, loin en amont
des fermes et des meules, de la dernière grange couverte de lichen
et des billes pourissantes d'un pont de bois démonté —
Ne paraît plus solitaire que cette piscine morte
En pleine ville où règnent des vivants.
Ce n'est pas ici qu'il briserait l'enchantement ;
L'étrangeté le hantait et s'amplifiait.
Mais le crépuscule se referme. Il descend
Et vers la cour intérieure il se dirige.



IN CHAMBER low and scored by time,
Masonry old, late washed with lime--
Much like a tomb new-cut in stone;
Elbow on knee, and brow sustained
All motionless on sidelong hand,  5
A student sits, and broods alone.
  The small deep casement sheds a ray
Which tells that in the Holy Town
It is the passing of the day--
The Vigil of Epiphany.  10
Beside him in the narrow cell
His luggage lies unpacked; thereon
The dust lies, and on him as well--
The dust of travel. But anon
His face he lifts--in feature fine,  15
Yet pale, and all but feminine
But for the eye and serious brow--
Then rises, paces to and fro,
And pauses, saying, "Other cheer
Than that anticipated here,  20
By me the learner, now I find.
Theology, art thou so blind?
What means this naturalistic knell
In lieu of Siloh's oracle
Which here should murmur? Snatched from grace,  25
And waylaid in the holy place!
Not thus it was but yesterday
Off Jaffa on the clear blue sea;
Nor thus, my heart, it was with thee
Landing amid the shouts and spray;  30
Nor thus when mounted, full equipped,
Out through the vaulted gate we slipped
Beyond the walls where gardens bright
With bloom and blossom cheered the sight.
  "The plain we crossed. In afternoon,  35
How like our early autumn bland--
So softly tempered for a boon--
The breath of Sharon's prairie land!
And was it, yes, her titled Rose,
That scarlet poppy oft at hand?  40
Then Ramleh gleamed, the sail white town
At even. There I watched day close
From the fair tower, the suburb one:
Seaward and dazing set the sun:
Inland I turned me toward the wall  45
Of Ephraim, stretched in purple pall.
Romance of mountains! But in end
What change the near approach could lend.
   "The start this morning--gun and lance
Against the quartermoon's low tide;  50
The thieves' huts where we hushed the ride;
Chill daybreak in the lorn advance;
In stony strait the scorch of noon,
Thrown off-by crags, reminding one
Of those hot paynims whose fierce hands  55
Flung showers of Afric's fiery sands
In face of that crusader king,
Louis, to wither so his wing;
And, at the last, aloft for goal,
Like the ice bastions round the Pole,  60
Thy blank, blank towers, Jerusalem!"
  Again he droops, with brow on hand.
But, starting up, "Why, well I knew
Salem to be no Samarcand;
'Twas scarce surprise; and yet first view  65
Brings this eclipse. Needs be my soul,
Purged by the desert's subtle air
From bookish vapors, now is heir
To nature's influx of control;
Comes likewise now to consciousness  70
Of the true import of that press
Of inklings which in travel late
Through Latin lands, did vex my state,
And somehow seemed clandestine. Ah!
These under formings in the mind,  75
Banked corals which ascend from far,
But little heed men that they wind
Unseen, unheard--till lo, the reef--
The reef and breaker, wreck and grief.
But here unlearning, how to me  80
Opes the expanse of time's vast sea!
Yes, I am young, but Asia old.
The books, the books not all have told.
  "And, for the rest, the facile chat
Of overweenings--what was that  85
The grave one said in Jaffa lane
Whom there I met, my countryman,
But new returned from travel here;
Some word of mine provoked the strain;
His meaning now begins to clear:  90
Let me go over it again:--
   "Our New World's worldly wit so shrewd
Lacks the Semitic reverent mood,
Unworldly--hardly may confer
Fitness for just interpreter  95
Of Palestine. Forego the state
Of local minds inveterate,
Tied to one poor and casual form.
To avoid the deep saves not from storm.
  "Those things he said, and added more;  100
No clear authenticated lore
I deemed. But now, need now confess
My cultivated narrowness,
Though scarce indeed of sort he meant?
'Tis the uprooting of content!"  105
  So he, the student. 'Twas a mind,
Earnest by nature, long confined
Apart like Vesta in a grove
Collegiate, but let to rove
At last abroad among mankind,  110
And here in end confronted so
By the true genius, friend or foe,
And actual visage of a place
Before but dreamed of in the glow
Of fancy's spiritual grace.  115
  Further his meditations aim,
Reverting to his different frame
Bygone. And then: "Can faith remove
Her light, because of late no plea
I've lifted to her source above?"  120
Dropping thereat upon the knee,
His lips he parted; but the word
Against the utterance demurred
And failed him. With infirm intent
He sought the housetop. Set of sun:  125
His feet upon the yet warm stone,
He, Clarel, by the coping leant,
In silent gaze. The mountain town,
A walled and battlemented one,
With houseless suburbs front and rear,  130
And flanks built up from steeps severe,
Saddles and turrets the ascent--
Tower which rides the elephant.
Hence large the view. There where he stood,
Was Acra's upper neighborhood.  135
The circling hills he saw, with one
Excelling, ample in its crown,
Making the uplifted city low
By contrast--Olivet. The flow
Of eventide was at full brim;  140
Overlooked, the houses sloped from him--
Terraced or domed, unchimnied, gray,
All stone--a moor of roofs. No play
Of life; no smoke went up, no sound
Except low hum, and that half drowned.  145
  The inn abutted on the pool
Named Hezekiah's, a sunken court
Where silence and seclusion rule,
Hemmed round by walls of nature's sort,
Base to stone structures seeming one  150
E'en with the steeps they stand upon.
  As a threedecker's sternlights peer
Down on the oily wake below,
Upon the sleek dark waters here
The inn's small lattices bestow  155
A rearward glance. And here and there
In flaws the languid evening air
Stirs the dull weeds adust, which trail
In festoons from the crag, and veil
The ancient fissures, overtopped  160
By the tall convent of the Copt,
Built like a lighthouse o'er the main.
  Blind arches showed in walls of wane,
Sealed windows, portals masoned fast,
And terraces where nothing passed  165
By parapets all dumb. No tarn
Among the Kaatskills, high above
Farmhouse and stack, last lichened barn
And logbridge rotting in remove--
More lonesome looks than this dead pool  170
In town where living creatures rule.
  Not here the spell might he undo;
The strangeness haunted him and grew.
  But twilight closes. He descends
And toward the inner court he wends.  175
Note : (1) I.i.0. L'hôtellerie. L'incipit se tient à l'hôtel Méditerranée, à Jérusalem, où Melville demeura du 6 au 18 janvier, à l'exception d'une excursion de trois jours à la mer morte. Journal, p.125, 127 (1)

(2) I.1.10. Vigile de l'Epiphanie : le 6 janvier, une fête chrétienne célébrant l'arrivée des Mages venus adorer  l'enfant Jésus à Bethlehem. Comme les pélerins quitte Jérusalem à la Chandeleur le 2 février (I.xliv.2), cette première partie couvre une période de quatre semaines moins un jour. L'usage de Melville de jours saints comme toile de fond aux problèmes et à la passion de Clarel, ici et surtout à la fin du poème (IV.xxix.-xxxiv), donne un tour relevant de l'ironie dramatique à la narration.(2)

(3) I.1.24 l'oracle de Siloé : La piscine de Siloé (carte A), le lieu où Jésus guérit l'aveugle Jean 9, 1-7. L'évocation de Milton au début de Paradis perdu vient à l'esprit: "la source de Siloé qui jaillit / rapide par l'oracle de Dieu" (I.11) (3)

(4) I.1.28. Venus de Jaffa : Le port d'arrivée ordinaire des touristes et des pélerins allant à Jérusalem. Les navires devaient jeter l'ancre à un mile des côtes dans des mouillages autorisés tandis que des bateaux plus petits se frayaient un chemin parmi les vagues et les écueils pour débarquer les passagers. Jérusalem, à environ 40 miles à l'est, ne pouvait être atteinte qu'à cheval à travers la plaine côtière de Saron (vers 38). De la petite ville de Ramleh (vers 41), 9 miles dans les terres, le panorama s'ouvrait sur les montagnes d'Ephraim (vers 46) qui s'étendaient au nord de Jérusalem. Le journal de Melville p.124-125 rapporte le même trajet.(4)

(5) I.1.39 sa rose renommée : la fameuse "rose de Saron" citée dans les chants de Salomon (5)




jeudi 29 décembre 2016

I Jérusalem, 2 Abdon

Une lampe pend au centre de la voûte
Une lampe dont les rayons obliques sont projetés
Sur une mince fiole dans une niche
Du porche entièrement maçonné.
  Cette fiole mécontente les Gentils ;
Elle renferme des versets du Talmuld
Ou une incantation. Là est assis le Juif noir,
Abdon l’hôtelier. La lumière de la lampe volette
Au-dessus de sa pieuse barbe aux teintes safran
Qui balaie sa robe d'un bleu indien.
   Troublé et incertain,
Avide de la consolation d’un pair,
Clarel dans la cour s'approcha,
Encore non remarqué, car l’hôte
Semblait abîmé en méditation,
Peut-être de quelque verset déchiffré plus tôt
Dans le rouleau de cuir qui pend de sa main.
  Avant peu, sans marquer de surprise,
L'homme seul remarqua son invité plus seul encore
Et le salua. Le dialogue fut nourri,
À la fin fut pris un virage qui conduisit
Dans un registre grave. Ici se tenait l'un
(Si aucun doute ne s’élève concernant sa parole)
Des descendants de ces hommes insaisissables,
Les tribus perdues, les Dix
Qu’en tous lieux les cris et les appels ont cherchés,
Enfants perdus dans la nuit des temps.
  Oui, lui, le Juif noir, sans restriction,
Affirmait qu’aux bords de l’antique Inde
Abordèrent le reste des Tribus,
Un peuple s'établit avec ses scribes
Dans la lointaine Cochin. Là il était né
Et élevé, et là encore sa race,
Jamais arrachée à l'allégeance vraie,
Conservait la loi de Moïse.
    Cochin, Cochin
(Réfléchissait Clarel). J’ai en effet entendu parler
De ces Juifs noirs, leurs règles séculaires
Et leur tradition prise dans les glaces. Esdras a dit
Que les Dix Tribus avaient construit à Arsatet —
A l’est, encore à l'est. C'est possible.
   Mais regardez, le rouleau de parchemin de chèvre, voyez
Exactement ce qu’il lisait, un livre de magicien;
C'est le Pentateuque Indien
Ainsi qu’ils l’appellent. Quoi qu'il en soit,
(Et les savants avancent des théories variées
À propos de ces tribus disparues depuis les temps anciens);
Il paraît plus mystérieux encore
Que Juda, Benjamin, aient survécu —
Sans se fondre dans l’océan marécageux du temps
Jusqu’à nos jours, plaide leur Amazone.
  Il réfléchit. Mais de nouveau l’hôtelier,
Débarrassé de la partie légendaire de sa vie,
Racontait comment, il y avait longtemps, dans le but de commercer,
Il avait quitté l’Inde par la mer avec un Juif
Marchand des Portugais
Pour rejoindre Lisbonne. Longtemps il écuma les mers
Et les foires, jusqu’au jour où
Il planta à Amsterdam sa tente.
  «Là je vécus ma vie, dit-il,
Parmi les gens de ma race, car ils étaient bons;
Mais les pertes entraînèrent ma perte, et je fus conduit
À regretter la tribu de Juda — elle seule.
Mais voyez. Il se leva, et prit la lumière
Et éclaira la pièce: Ici vous apercevrez
La perspective laissée à ceux de ma sorte —
Regardez!» — un morceau de roche sombre était appuyé debout
Contre le mur, une grossière pierre tombale
Sculptée, gravée de caractères hébreux.
  «Sous Moria cela reposera
Dans un jour proche, car très bientôt,
Avant très peu, je mourrai.
De l’Inde à Sion je suis venu,
Mais moins pour y vivre que pour finir chez moi.
Un autre départ, le dernier ! » soupira-t-il,
Méditant sur la pierre,
Lampe haut tenue. Cela amplifiait
Le silence à travers l’obscur inconnu
de la nuit — nuit dans un pays combien mort!
  Jusqu'au cœur de Clarel la saga du vieil homme
Emprunte dans l’obscurité le cours
Que les rêveries lui avaient préparé;
Ses yeux toujours fixés sur le Juif
En un rêve associé — si étrange sa nuance
Bistre telle un Hindou d’origine,
Et son visage émacié qui trahissait
Son appartenance aux Hébreux. Et bien que discrète
Dans un cadre d’ivoire l’amulette
Que sur sa robe le patriarche portait —
Et le parchemin, et le flacon à la porte,
Tout cela contribuait à la même impression.
  Il se séparèrent. Clarel chercha sa chambre
Pareille à une cellule ou à une tombe, et — avec l’intention
De briser ou d’interrompre l'enchantement,
Ou tout au moins de le dévier et de le détourner,
Alluma la lampe à huile d’olive,
Et, balayant d’un coffre la crasse —
Un achat de dernière minute pour pourvoir à ses besoins —
L'ouvrit, et se consacra pour s’occuper l'esprit
À un minutieux rangement. Peine perdue!
Tandis que maintenant il hésitait dans un tri incertain
Ses yeux tombèrent sur le mot JUDEE
Sur le papier recouvrant le plateau,
Car tout était tapissé, à bon marché,
Avec du matériau imprimé. Dès lors curieux
de prendre connaissance de cet individu effacé,
il lut et trouva un morceau de texte entier,
Brièvement contenu sur une unique feuille fatiguée :

"Le monde entonne --

"Dernier à quitter la Terre Sainte,
Quel présent apportes-tu? Des raisins de Shechem?
De Tabor, que l'Eden drape,
Des guirlandes fertiles? J'attends
De ta main quelque chose de joyeux.
Viens, si c'est la chanson de Salomon que tu chantes,
Peut-être est-ce une rose de Saron que tu apportes."

Le Psalmiste répond :

"Non, rien de ce que tu as nommé n'apporte ton serviteur,
Mes pieds n'ont foulé que la Judée;
Et là le pélerin s'attache surtout
Au voisinage du tombeau du Christ.
J'apporte ces palmes — non exemptes de poussière,
Puisque poussière et cendre furent toutes deux foulées par moi.
Trop sincère est ton présent (pensa Clarel).
Eh bien, l'austérité pourrait être acceptée du monde, semblerait-il.
Mais moi, devrais-je entraîner mes pieds
Sur une route telle que la tienne et ne rien racheter?
C'est plutôt sous la broie, la broie solitaire,
que je plie: tandis que j'avance elle se referme derrière moi. —
  Le poids de la pensée! Sur sa couche il se jette
Et elle — se lève, et va
Regarder à travers l'imposte. Il y avait un clair de lune
Etoilé, le Mont des Oliviers en vue,
Détaché, et cependant fantômatique en son repos,
Comme celui de Katahdin au soleil brûlant de midi,
Solitaire, tous ses pins sous l'enchantement.
 La nature et l'évangile se heurtaient
Ou plutôt, un mystère double fulgurait.
Est-ce le Mont des Olivier, le Mont des Oliviers que je vois?
L'éminence idéale, foulée par Toi ?
Debout ou renversé, il se sentait l'esprit
affligé par ce calme silencieux,
jusqu'à ce que le sommeil, ce doux infirmier, dérobât habilement
le lit proche, et pour lancer son incantation
prît sa main pâle dans la sienne,
et ne la lachât plus que la nuit ne s'efface.


A lamp in archway hangs from key--
A lamp whose sidelong rays are shed
On a slim vial set in bed
Of doorpost all of masonry.
  That vial hath the Gentile vexed;
 5
Within it holds Talmudic text,
Or charm. And there the Black Jew sits,
Abdon the host. The lamplight flits
O'er reverend beard of saffron hue
Sweeping his robe of Indian blue.
 10
  Disturbed and troubled in estate,
Longing for solacement of mate,
Clarel in court there nearer drew,
As yet unnoted, for the host
In meditation seemed engrossed,
 15
Perchance upon some line late scanned
In leathern scroll that drooped from hand.
  Ere long, without surprise expressed,
The lone man marked his lonelier guest,
And welcomed him. Discourse was bred;
 20
In end a turn it took, and led
To grave recital. Here was one
(If question of his word be none)
Descended from those dubious men,
The unreturning tribes, the Ten
 25
Whom shout and halloo wide have sought,
Lost children in the wood of time.
  
Yes, he, the Black Jew, stinting naught,
Averred that ancient India's clime
Harbored the remnant of the Tribes,  30
A people settled with their scribes
In far Cochin. There was he born
And nurtured, and there yet his kin,
Never from true allegiance torn,
Kept Moses' law.
 35
            Cochin, Cochin
(Mused Clarel). I have heard indeed
Of those Black Jews, their ancient creed
And hoar tradition. Esdras saith
The Ten Tribes built in Arsareth--
 40
Eastward, still eastward. That may be.
  But look, the scroll of goatskin, see
Wherein he reads, a wizard book;
It is the Indian Pentateuch
Whereof they tell.
Whate'er the plea
 45
(And scholars various notions hold
Touching these missing clans of old),
This seems a deeper mystery;
How Judah, Benjamin, live on--
Unmixed into time's swamping sea
 50
So far can urge their Amazon.
  He pondered. But again the host,
Narrating part his lifetime tossed,
Told how, long since, with trade in view,
He sailed from India with a Jew
 55
And merchant of the Portuguese
For Lisbon. More he roved the seas
And marts, till in the last event
He pitched in Amsterdam his tent.
  "There had I lived my life," he said,
 60
"Among my kind, for good they were;
But loss came loss, and I was led
To long for Judah--only her.
But see." He rose, and took the light
And led within: "There ye espy
 65
What prospect's left to such as I--
Yonder!"--a dark slab stood upright
Against the wall; a rude gravestone
Sculptured, with Hebrew ciphers strown.
  "Under Moriah it shall lie
 70
No distant date, for very soon,
Ere yet a little, and I die.
From Ind to Zion have I come,
But less to live, than end at home.
One other last remove!" he sighed,
 75
And meditated on the stone,
Lamp held aloft. That magnified
The hush throughout the dim unknown
Of night--night in a land how dead!
  Thro' Clarel's heart the old man's strain
 80
Dusky meandered in a vein
One with the revery it bred;
His eyes still dwelling on the Jew
In added dream--so strange his shade
Of swartness like a born Hindoo,
 85
And wizened visage which betrayed
The Hebrew cast. And subtile yet
In ebon frame an amulet
Which on his robe the patriarch wore--
And scroll, and vial in the door,
 90
These too contributed in kind.
  They parted. Clarel sought his cell
Or tomblike chamber, and--with mind
To break or intermit the spell,
At least perplex it and impede--
 95
Lighted the lamp of olive oil,
And, brushing from a trunk the soil--
'Twas one late purchased at his need--
Opened, and strove to busy him
With small adjustments. Bootless cheer!
 100
While wavering now, in chanceful skim
His eyes fell on the word JUDEA
In paper lining of the tray,
For all was trimmed, in cheaper way,
With printed matter. Curious then
 105
To know this faded denizen,
He read, and found a piece complete,
Briefly comprised in one poor sheet:

   "The World accosts--

   "Last one out of Holy Land,
 110
What gift bring'st thou? Sychem grapes?
Tabor, which the Eden drapes,
Yieldeth garlands. I demand
Something cheery at thy hand.
Come, if Solomon's Song thou singest,
 115
Haply Sharon's rose thou bringest."

"The Palmer replies:

  "Nay, naught thou nam'st thy servant brings,
Only Judea my feet did roam;
And mainly there the pilgrim clings
 120
About the precincts of Christ's tomb.
These palms I bring--from dust not free,
Since dust and ashes both were trod by me.
  O'er true thy gift (thought Clarel).
Well, Scarce might the world accept, 'twould seem.
 125
But I, shall I my feet impel
Through road like thine and naught redeem?
Rather thro' brakes, lone brakes,
I wind: As I advance they close behind.--
  Thought's burden! on the couch he throws
 130
Himself and it--rises, and goes
To peer from casement. 'Twas moonlight,
With stars, the Olive Hill in sight,
Distinct, yet dreamy in repose,
As of Katahdin in hot noon,
 135
Lonely, with all his pines in swoon.
  The nature and evangel clashed,
Rather, a double mystery flashed.
Olivet, Olivet do I see?
The ideal upland, trod by Thee?
 140
  Up or reclined, he felt the soul
Afflicted by that noiseless calm,
Till sleep, the good nurse, deftly stole
The bed beside, and for a charm
Took the pale hand within her own,
 145
Nor left him till the night was gone.

jeudi 22 décembre 2016

I Jérusalem, 3 Le sépulcre

La Crète revendiquait la tombe de Jupiter
Etablie dans une gorge survolée par ses aigles;
Mais c'est à travers une ville peuplée que tu te déplaçais
vers l'urne basse du Christ, où, près de la porte,
Niche la colombe. Ce contraste
Ecrase d'autant plus le Dieu humain
Qui agit parmi nous, résida
Avec nous, était né d'une femme;
Il rompit notre pain et n'eut pas honte
de partager le foyer le plus humble, le plus rebutant,
Partageant tout du sort de l'homme à l'exception du péché et de l'amusement.
De telles pensées, parmi de nombreuses de la sorte, peuvent tournoyer
Durant la course du pélerin sur le sentier
qui dans la pousière gagne le temple révéré,
Siège du Saint Sépulcre,
Et portant naturellement ce nom.
  Quels autels anciens en rares regroupements
et quels sanctuaires troglodytes encerclent la Tombe:
Des grottes et un précipice et plus encore;
Et des halls monastiques se joignent à leur morosité.
Pour ramasser en des limites totalisantes
Le drame de la Passion et ses fondations,
Immense le temple spirale et vagabonde
Découvrant chaque environ chargé d'histoire —
Absorbe les sites tout alentour —
Omnivore, un monde de labyrinthes.
  Et pourtant il fut un temps où tout ici se tenait
Séparé, et de calvaire en calvaire,
De chapelle en sanctuaire, ou de tente en tente,
Sans abri encore le pélerin avançait
Vers le lieu où maintenant sous un toit le tout s'agglomère —
Vers le lieu où maintenant sous l'influence des ans
et des incantations de beaucoup une légende s'apprêtait,
Une sorte de nature réapparaît —
Sombre ou triste, et bien accordée
Peut-être avec ce qui ici était connu
par les mythes, quand de ces hauteurs de Salem,
Alors sylvestres comme aux origines du monde,
Descendit dans la vallée de Shavé, avec du vin
Et du pain, après la mise en échec des quatre rois,
Le prêtre druidre Melchisédech
Pour bénir Abram avec des rites divins.
  Quels bruissements ici venus des espaces de l'ombre,
Echappées profondes où le fervent chemine,
Se glisseront, s'interrompant étrangement,
Comme des pas dans les profondeurs de la forêt indienne.
Semblable à l'oiseau s'élance la note du chanteur
De quelque parapet bas ou d'une arche éloignée:
Tandis que, vacillantes près des dévots agenouillés,
De petites lampes dispersées aux lueurs de vers luisants
Attendrissent la nuit d'azur à la vaste nef
Et forment un voile de mystère:
L'indistinct se répand depuis mille ans,
Et le Calvaire se voit comme à travers des larmes.
  Dans des chemins claustraux le dôme retient
Des ermites qui durant les jours destinés au public
Se reclusent où l'ombre demeure,
Mais sortent quand règne le minuit enchanté,
Pieds nus, des lumignons allumés, et parcourent
Selon l'assignation de leur cœur
les alentours de la Tombe centrale
encerclée d'autels et oignent
D'huiles parfumées chaque planche de marbre;
Ou, totalement seuls, trouvent une étrange consolation
Et un oratoire pour leur esprit
Solitaire enfermés dans la Tombe elle-même.
Les cellules, remarques-tu, sont comme nids dans un bosquet
Où quelque riche dévot assidu
Ou un grave moine invité venu de l'autre côté des mers
Prend durant le Carême son repos votif,
Adorant depuis sa sainte couche
Le Golgotha et son Urne gardée
Et les mystères partout exprimés ;
Jusqu'à ce que son esprit, dans ce voyage captivé,
Ajoute une chapelle de plus à l'Eglise.
   Les frères qui à tour de rôle prennent soin du Temple,
Le décorent et le gardent, en font leur foyer
Et n'en franchissent le portail durant des semaines. A nouveau
Chaque matin ils gravissent l'escalier
du Calvaire avec chiffons et balais,
Car la poussière se déposera ici,
Et s'accumulera aussi sur la Tombe
Et les lieux des gémissements de la Passion.
La Tradition, et non l'artifice ou l'hypocrisie,
Règne ici — la tradition antique et vaste.
Pétrifié dans le paysage le drame s'expose —
Chaque site donné ayant son rôle; c'est ici
Qu'ils L'ont flagellé; les soldats là-bas ont cloué
La Victime à la poutre; la moquerie à la bouche
Les Juifs se tenaient là; là Marie pâlit;
La tunique fut partagée ici.
   Un miracle joué par des pierres hantées —
Un miracle, un miracle fantômatique,
Avec le pouvoir de suspendre le temps ou de le vaincre.
Ainsi, que tout commentaire soit
Empreint de gravité s'il n'est touché par la foi —
Inadmissible semble la légèreté
Ou quoi que ce soit y ressemblant.
   Et, vraiment, de songer aux multitudes qui ici,
Age après âge, ont porté ces pierres
En signe de supplication ou par peur du jugement;
Aux endeuillés — aux gémissements des hommes et des femmes,
Nos propres ancêtres en vérité;
Aux âmes dont la pénitence et le remords
Rendus poignants par la foi des anciens
Ont trouvé une expression sincère dans la puissance
De chaînes serrées qui rongent les os,
De songer que l'un des assassins de Beckett s'attacha ici,
Endossant l'angoisse du remord,
Et, délivré du jeûne et de la discipline,
Fut enterré dans le sommeil de Moriah
Avec d'autres, beaucoup d'autres; de tels liens, si profonds,
l'emportent sur la question de la vérité ou la fausseté
Du site en tant que lieu historique. Les vilénies
Nées de l'argutie ne déferont jamais
Les liens qui unissent étroitement la plainte
qui résonne à la communauté  —
La foi du petit enfant et l'humanité éprouvée.
  Mai peu ici émeut le cœur de certains;
Ce sont plutôt la répugnance profonde ou le mépris
Ou le cynisme qui désignent le dôme
Entouré d'une cour ou d'une pelouse exténuée
Par des mendiants experts aux ficelles habituelles,
Vendeurs de porte-bonheurs ou de crucifix;
Ou, les jours saints, qui ouïssent le tumulte
Digne d'une auberge un jour de foire,
Ce tumulte polyglotte en langues asiatiques
Ou langues des îles tour à tour
S'élève de groupes aux costumes étranges
De nations diverses. Ces cohues sont-elles celles de marchands?
Est-ce le bazar du Caire et ses carrefours?
Non, retiens tes condamnations. Ce n'est que la nature humaine, vois-tu,
Bien que libre, personne ne désire être insolent.
  Inatteint par le doute angoissant de l'Europe
Qui met en doute l'existence du Père?
Les enfants de ces climats sont pieux,
Installés pour la fête dans le temple,
Heureux dans leur ignorance, ils s'amusent joyeux
Comme des orphelins dans une cour de récration protégée.
  D'autres pourront trouver l'ombre
Imprégnée d'autre chose que de l'obscurité naturelle;
Ceux-là s'attardent longuement près de la Tombe,
Seuls, et quand le jour décline —
De sorte que l'ombre de la pierre
Où est assis l'ange est projetée
Plus loin encore, et que soupir ou son
Provient du lieu où gémit Marie
Ou de la caverne où fut trouvée la croix;
Ou le tressaillement d'une souris impressionne l'oreille,
Venu du lieu où le soldat saisit la lance —
Se recroquevillent, très semblables à Louis naguère
Dans la chambre envoûtée. Toi,
Moins sensible, mais par hasard ferré
En matières célestes ou terrestres —
En tout, sauf en les profondeurs de ton cœur humain,
Toi peut-être pourrais-tu sursauter nerveusement
En fin de course de ta propre imagination
Qui ici se jouerait de toi : avec une intelligence mystique
Les Temps Anciens subtils pourront dédaigner de se venger.
Mais bisque, bisque, en attendant ce moment rampent
autour de toi sur le trône du mépris
Les réflexes; et la fierté, châle de Smyrne,
Comme la peste frappe le porteur. Ah, arrière!
 Mais qu'en est-il de certains qui se lamentent encore
Et cependant partagent le doute? Ici à jamais
Il est bon pour ceux-là de se détourner
de la place du Calvaire, du Golgotha,
et de regarder le dôme de cèdre au soleil
Percé comme le marbre du Panthéon:
Pas de panneau écran, mais le ciel ouvert :
A l'intérieur pénètre le jour, à l'intérieur entrent les étoiles,
Et, aux heures calmes que celles-ci éclairent,
La rosée du Ciel verse des larmes sur la Tombe.
Ici ne manquent pas non plus les rêves que la romance peut convoquer :
Dans le silence quand l'heure et les villes s'apaisent,
Godefroy et Baudouin de leurs tombes
(fort à propos proches de la pierre du Salut)
Se lèvent, en armes. Avec des glaives étincelants
Ils gardent et protègent l'urne qu'ils ont conquise.
   Ainsi joue la fantaisie, ce frivole constructeur:
L'imagination, toujours sérieuse,
Se souvient du lointain Vendredi,
Revit la crucifixion —
La Passion et ses preuves subséquentes,
Partageant la figure des trois Marie blêmes,
Durant l'éclipse elle retourne avec elles
à la maison qu'elles avaient qui ttée
Pour le Golgotha. Ô pièce vide, ô pesanteur de plomb du destin —
Ô cœurs craintifs qui, accablés de chagrin,
Jugent maintenant vaine la promesse, et cependant
L'invoquent lui qui ne répond pas ;
Et redoutent ce qui pourrait encore advenir.
Ô terreur liée à l'amour qui pleure
"Es-tu parti ? Est-ce fini ? Et crucifié ?"
   Qui pourrait augurer au vu d'un tel désespoir
Dans une défaite absolue tous les lys
Consacrés et les antiphones qui attestent
La florale fête de Pâques ?



In Crete they claimed the tomb of Jove
In glen over which his eagles soar;
But thro' a peopled town ye rove
To Christ's low urn, where, nigh the door,
Settles the dove. So much the more
 5
The contrast stamps the human God
Who dwelt among us, made abode
With us, and was of woman born;
Partook our bread, and thought no scorn
To share the humblest, homeliest hearth,
 10
Shared all of man except the sin and mirth.
Such, among thronging thoughts, may stir
In pilgrim pressing thro' the lane
That dusty wins the reverend fane,
Seat of the Holy Sepulchre,
 15
And naturally named therefrom.
  What altars old in cluster rare
And grottoshrines engird the Tomb:
Caves and a crag; and more is there;
And halls monastic join their gloom.
 20
To sum in comprehensive bounds
The Passion's drama with its grounds,
Immense the temple winds and strays
Finding each storied precinct out--
Absorbs the sites all roundabout--
 25
Omnivorous, and a world of maze.
   And yet time was when all here stood
Separate, and from rood to rood,
Chapel to shrine, or tent to tent,
Unsheltered still the pilgrim went
 30
Where now enroofed the whole coheres--
Where now thro' influence of years
And spells by many a legend lent,
A sort of nature reappears--
Sombre or sad, and much in tone
 35
Perhaps with that which here was known
Of yore, when from this Salem height,
Then sylvan in primeval plight,
Down came to Shaveh's Dale, with wine
And bread, after the four Kings' check,
 40
The Druid priest Melchizedek,
Abram to bless with rites divine.
  What rustlings here from shadowy spaces,
Deep vistas where the votary paces,
Will, strangely intermitting, creep
 45
Like steps in Indian forest deep.
How birdlike steals the singer's note
Down from some rail or arch remote:
While, glimmering where kneelers be,
Small lamps, dispersed, with glowworm light
 50
Mellow the vast nave's azure night,
And make a haze of mystery:
The blur is spread of thousand years,
And Calvary's seen as through one's tears.
  In cloistral walks the dome detains
 55
Hermits, which during public days
Seclude them where the shadow stays,
But issue when charmed midnight reigns,
Unshod, with tapers lit, and roam,
According as their hearts appoint,
 60
The purlieus of the central Tomb
In round of altars; and anoint
With fragrant oils each marble shelf;
Or, all alone, strange solace find
And oratory to their mind
 65
Lone locked within the Tomb itself.
  Cells note ye as in bower a nest
Where some sedate rich devotee
Or grave guestmonk from over sea
Takes up through Lent his votive rest,
 70
Adoring from his saintly perch
Golgotha and the guarded Urn,
And mysteries everywhere expressed;
Until his soul, in rapt sojourn,
Add one more chapel to the Church.
 75
   The friars in turn which tend the Fane,
Dress it and keep, a home make there
Nor pass for weeks the gate. Again
Each morning they ascend the stair
Of Calvary, with cloth and broom,
 80
For dust thereon will settle down,
And gather, too, upon the Tomb
And places of the Passion's moan.
Tradition, not device and fraud
Here rules--tradition old and broad.
 85
Transfixed in sites the drama's shown--
Each given spot assigned; 'tis here
They scourged Him; soldiers yonder nailed
The Victim to the tree; in jeer
There stood the Jews; there Mary paled;
 90
The vesture was divided here.
  A miracle play of haunted stone--
A miracle play, a phantom one,
With power to give pause or subdue.
So that whatever comment be
 95
Serious, if to faith unknown--
Not possible seems levity
Or aught that may approach thereto.
  And, sooth, to think what numbers here,
Age after age, have worn the stones
 100
In suppliance or judgment fear;
What mourners--men and women's moans,
Ancestors of ourselves indeed;
What souls whose penance of remorse
Made poignant by the elder creed,
 105
Found honest language in the force
Of chains entwined that ate the bone;
How here a'Becket's slayers clung
Taking the contrite anguish on,
And, in release from fast and thong,
 110
Buried upon Moriah sleep;
With more, much more; such ties, so deep,
Endear the spot, or false or true
As an historic site. The wrong
Of carpings never may undo
 115
The nerves that clasp about the plea
Tingling with kinship through and through--
Faith childlike and the tried humanity.
  But little here moves hearts of some;
Rather repugnance grave, or scorn
 120
Or cynicism, to mark the dome
Beset in court or yard forlorn
By pedlars versed in wonted tricks,
Venders of charm or crucifix;
Or, on saint days, to hark the din
 125
As during market day at inn,
And polyglot of Asian tongues
And island ones, in interchange
Buzzed out by crowds in costumes strange
Of nations divers. Are these throngs Merchants?
 130
Is this Cairo's bazar And concourse?
Nay, thy strictures bar. It is but simple nature, see;
None mean irreverence, though free.
  Unvexed by Europe's grieving doubt
Which asks And can the Father be?
 135
Those children of the climes devout,
On festival in fane installed,
Happily ignorant, make glee
Like orphans in the playground walled.
  Others the duskiness may find
 140
Imbued with more than nature's gloom;
These, loitering hard by the Tomb,
Alone, and when the day's declined--
So that the shadow from the stone
Whereon the angel sat is thrown
 145
To distance more, and sigh or sound
Echoes from place of Mary's moan,
Or cavern where the cross was found;
Or mouse stir steals upon the ear
From where the soldier reached the spear--
 150
Shrink, much like Ludovico erst
Within the haunted chamber. Thou,
Less sensitive, yet haply versed
In everything above, below--
In all but thy deep human heart;
 155
Thyself perchance mayst nervous start
At thine own fancy's final range
Who here wouldst mock: with mystic smart
The subtile Eld can slight avenge.
But gibe--gibe on, until there crawl
 160
About thee in the scorners' seat,
Reactions; and pride's Smyrna shawl
Plague strike the wearer. Ah, retreat!
  But how of some which still deplore
Yet share the doubt? Here evermore
 165
'Tis good for such to turn afar
From the Skull's place, even Golgotha,
And view the cedarn dome in sun
Pierced like the marble Pantheon:
No blurring pane, but open sky:
 170
In there day peeps, there stars go by,
And, in still hours which these illume,
Heaven's dews drop tears upon the Tomb.
  Nor lack there dreams romance can thrill:
In hush when tides and towns are still,
 175
Godfrey and Baldwin from their graves
(Made meetly near the rescued Stone)
Rise, and in arms. With beaming glaives
They watch and ward the urn they won.
  So fancy deals, a light achiever:
 180
Imagination, earnest ever,
Recalls the Friday far away,
Relives the crucifixion day--
The passion and its sequel proves,
Sharing the three pale Marys' frame;
 185
Thro' the eclipse with these she moves
Back to the house from which they came
To Golgotha. O empty room, O leaden heaviness of doom--
O cowering hearts, which sore beset
Deem vain the promise now, and yet
 190
Invoke him who returns no call;
And fears for more that may befall.
O terror linked with love which cried
"Art gone? is't o'er? and crucified?"
  Who might foretell from such dismay
 195
Of blank recoilings, all the blest
Lilies and anthems which attest
The floral Easter holiday?

jeudi 15 décembre 2016

I Jérusalem, 4 A propos des croisés

En apercevant pour la première fois les tours au loin
Qui enserrent l'objet de la guerre
Et de la marche votive — la Tombe du Sauveur,
Qu'est-ce qui rend les chevaliers croisés de rouge si timides ?
Et pourquoi ont-ils ôté cimier
et baudrier, se sont-ils agenouillés dans la poussière et soupirent-ils ?
   C'est le moment de citer Voltaire
Et dire qu'ils étaient des pillards — et donc,
Incapables de crainte ou du sens
Du pathétique ; non, car l'homme est l'héritier
D'un caractère complexe ; et à cette période
Dévotion pieuse et cruauté de bandit
Se conjugaient fréquemment ; et encore aujourd'hui
Dans les sanctuaires des escarpements calabrais —
Sans hypocrisie tant que l'émotion les mène —
Les brigands s'arrêtent pour adorer et pleurer.
Accueillez dès lors le plus difficile — n'est-ce que roman
De prétendre que les regards du croisé
Etaient brouillés de larmes?
Mais si cette tendance
A la désillusion qui alourdit
par là nos jours dégage un espace
Pour davantage d'inquiétude que Tancrède n'en a connue,
Qui pensait, mais sans désespoir,
Au Christ qui souffrit pour lui
sur le rocher ; alors considère-cela pour vrai,
Car plus lourde que la sienne est la nôtre,
Au moins pour réfréner le coeur hilare
Devant ces tours mémorables.
  Mais pourquoi cela? Un tel thème, pourquoi le traiter?
Car si ici entre toutes les places
La rime — for semblable au chevalier, en effet —
Abjure tout riche ornement, il plaidera
Par la raison seule, et en appelera à la grâce.

When sighting first the towers afar
Which girt the object of the war
And votive march--the Saviour's Tomb,
What made the redeross knights so shy?
And wherefore did they doff the plume
 5
And baldrick, kneel in dust, and sigh?
  Hardly it serves to quote Voltaire
And say they were freebooters--hence,
Incapable of awe or sense
Pathetic; no, for man is heir
 10
To complex moods; and in that age
Belief devout and bandit rage
Frequent were joined; and e'en today
At shrines on the Calabrian steep--
Not insincere while feelings sway--
 15
The brigand halts to adore, to weep.
Grant then the worst--is all romance
Which claims that the crusader's glance
Was blurred by tears?
                   But if that round
 20
Of disillusions which accrue
In this our day, imply a ground
For more concern than Tancred knew,
Thinking, yet not as in despair,
Of Christ who suffered for him there
 25
Upon the crag; then, own it true,
Cause graver much than his is ours
At least to check the hilarious heart
Before these memorable towers.
  But wherefore this? such theme why start?
 30
Because if here in many a place
The rhyme--much like the knight indeed--
Abjure brave ornament, 'twill plead
Just reason, and appeal for grace.

jeudi 8 décembre 2016

I Jérusalem, 5 Clarel

De grand matin le lendemain
Clarel est debout et cherche l'Urne.
   Avançant vers la vieille arche d'entrée
du temple — taillée dans la pierre sculptée,
Effacée et rongée, il y vit
Venu de la rurale Béthanie le Christ
Entrer par une autre porte —
Celle dorée et triomphante —
Au matin des Rameaux. Sur le porche de ce sanctuaire
En un tel site, comme était bienvenue
La transcription de cet épisode.
Elle devait plaire beaucoup.
                       Puis il entra.
Des étrangers étaient là, à tout degré,
Des côtes asiatiques et des hommes des îles,
Nobles hôtes de l'Epiphanie.
Comme lorsque pour rejoindre la joie de Pâques
Et revivre le festif mois de Nizan, les
Nazaréens rejoignaient le temple,
Et même Joseph, Marie et l'ENFANT
Dont sa mère tenait la main; ainsi ici
Pour des rites ultérieurs sur des autels bien-aimés,
Domestiques dans la ferveur de leur dévotion,
Viennent les maris avec femmes et enfants.
   Mais lui, l'étudiant, sous le dôme
S'arrête; il est debout devant la Tombe.
A travers la porte ouverte il voit les mèches
Allumées à l'intérieur, où six et six,
Pour les apôtres du Christ, nuit et jour,
Lampes, des lampes d'un autre temps, brûlent. Par la fumée
Embrûmées elles ne diffusent aucune lueur vive,
Mais chauffent la cellule et paraissent suffoquer.
Il le remarqua, et sa rêverie prit son essor :
" Celles-ci ne brûlent pas comme les aspects brillants
de ces vigies étoilées quand elles montent
La garde aux pieds et à la tête, couverts,
de leur Seigneur. — Que dire, s'est-Il enfui?
Ou envoûté gît-Il, envoûté mais non impleuré,
Avec les dieux doriens? ou, frais et limpide,
Un charme s'est-il diffusé à travers la sphère,
Courants dans le flot venu du dôme lointain?
Enseveli il ne l'est pas. Mais la résidence du fantôme
S'est-elle dispersée dans le sol, la mer, dans l'air?
Faux Panthéisme, faux mais séduisant!"
   Ainsi songeait-il; et indolent et incertain il avançait,
Sans pouvoir démêler la confusion
née de doutes tourmentés. Là pour s'apaiser
Il s'arrêta un instant dans l'ombre d'un pilier
Et remarqua un frère en robe bleue
à capuchon grec rond et noir :
Il conduisait de pauvres hommes ; avec hâte il allait,
Ne respectant aucun schéma mais les entraînant
Ça et là, de droite et de gauche,
Au hasard des lieux. Se pouvait-il
Que Clarel, recroquevillé ici,
Ne fasse que partager le choc de la découverte
Qui désole certains Protestants
Quand ils voient pour la première fois la face mystérieuse
Dans le santuaire de Pierre? Il avait surveillé
A Rome derrière le mur du Latran
L'Escalier Saint — observé les genoux
de ces dévots qui montent,
Et, afin d'obtenir ainsi l'absolution,
Murmurent sous leur souffle une prière à chaque marche.
  Non que ce soit du tout une nouveauté.
Ce n'était pas non plus que sa nature se rétractait,
si ce n'est devant la brusquerie du moine :
Une autre influence le faisait chanceler
et touchait une corde plus profonde.
  Il se détourna, et captivé avança,
Il entra dans une chapelle silencieuse; et quelqu'un prononça
Le nom. Brièvement l'Écriture, ici rappelée,
Pourrait rendre le contexte moins obscur :
Il est écrit que dans l'enclos d'un jardin
Notre Seigneur fut enseveli. Sur ce sol vert
Il réapparut, par Marie proclamé.
Le lieu, ou lieu présumé, est montré —
Tonnelles figées en caveaux de pierre —
Appelé chapelle de l'Apparition.
C'était l'endroit où maintenant, dans un état
difficile à décrire, arrivait l'étudiant —
L'endroit où, dans le gris naissant,
Sa pâleur humide des larmes de la nuit,
Relevé des morts se tint le Second Adam —
Non comme au jardin d'Eden  le Premier
Tout fringant. Pourtant, immergé dans les feuilles
et la pénombre du jour incomplet,
Le Christ parut le jardinier à son
Jugement fautif, elle qui dans son attention féminine
Venait de le chercher dans le sépulchre
Emmuré, et ne l'avait pas trouvé.
           Ici, en ce votif ici —
Ici près de l'autel que Clarel avait atteint,
Une guirlande déversait des odeurs. Bien peu ce réconfort
Réchauffait-il quelques pauvres Grecs allongés en désordre,
Endoloris par leur récent périple des lointains horizons;
Jusqu'aux lieux consacrés hors de la ville
Si fatigués qu'ils ne tenaient plus à genoux,
Mais que la nuit les avaient ici étendus,
Matrones et enfants, pas encore remis
de leurs peines. Et chaque visage était un livre
Dans lequel se lisait la déception. "Pourquoi pleurez-vous?
Qui cherchez-vous?" — ces mots, qui maintenant à propos
Revenaient à Clarel, il les appliquait
A ceux devant lui; et en conservait
Mais quelque que peu modifiés
Une partie pour lui-même; puis il se tint songeant
A tout ce qui pouvait encore leur arriver.
Il les vit épuisés, mal approvisionnés —
Pâles, entassés sur les navires des pélerins,
Retournant maintenant dans leurs foyers lointains.
Minuit, et les tempêtes naissantes mènent —
Ainsi que l'apprit Saint Paul — furieuse bataille,
Les affronter, mince en est l'art **(plier est le secret?)**
La lampe qui brûlait à la proue
Dans l'habituelle châsse est maintenant éteinte —
Noyée avec la dernière faible étoile du Ciel.
La panique s'ensuit; leur course est déviée;
Vers Tyr ils se dirigent — Tyr invisible:
Une côte jonchée de restes blanchissant
sur des restes de jetées où les aigles crient.
   Combien emplis d'espérance de leurs îles sereines
Ils étaient partis, et pour une quête si tendre;
Puis, après les épreuves survenues entretemps,
Ils réembarquaient, et, bien qu'en peine,
Ne vous lamentez point, Car Sion a été vue;
Chacun porte sur le cœur comme talisman
Quelques lignes d'un prêtre sur une feuille de palmier.
  Mais ceux-là, ah, ceux-là dans le règne pâle de l'Aube
Endormis sur la plage de Tyr!
Mais est-ce le sommeil? Non, le repos — ce repos
que rien ne pourra déranger ou persécuter.
  Dans une succession tournoyante de rêves qui s'accouplent
Il vit à la lointaine porte de Damas
Le grand Islam dans ses atours de Malmal —
Chameau choisi, roi entre tous,
Dans des demeures mystiques drapé en abondance,
Soie frangée, avec de nombreuses boules d'argent,
Des signes gravés sur le char du Coran
et l'habit du Sultan. Il entendit le cri strident
des janissaires armés, une mulitude
qui tambourinait des rythmes barbares, de cris et de gongs
Entourés. Et les chameaux — cafetans et châles
Des cavaliers qu'ils transportent —
Chaque sheik une padogue sur son palanquin,
Jambes croisées et sombres. D'autre part,
En affluence à cette heure opaline,
des troupes bondissantes de pairs musulmans
Et l'éclair des cimeterres et des lances
En bottes harmonieuses de pennes d'un vert végétal
(Comme les palmes de Ferian bercées par le vent),
A-dessus desquels plane le croissant d'argent.
  Puis des foules en désordre, une rassemblement fruste
Venu des côtes levantines,
A pied, sur des ânes; peu de litières —
Par familles entières; les bâts jumaux chargés;
Hommes riches et mendiants — tous menés
Par une joyeuse confiance dans les soins d'Allah;
Allah, c'est vers la châsse de son prophète
et vers sa Cité Sainte qu'avec élan ils se tournent
Tandis qu'ils progressent dans leur pélerinage.
  Mais longue est la route. Et c'est alors qu'ils remarquent,
Avant même de dépasser des faubourgs étendus et verdoyants,
Quelque campement dans les champs, pas très éloigné,
Engageant par son aspect pastoral;
Quelque enfant bondirait, et tremblant d'excitation :
"La Mecque, c'est la Mecque, maman — regarde!"
Alors pour la première fois elle songe sur la vaste étendue
Où les Patriarches s'étaient hâtés ;
Où les côtes blanches des cages thoraciques des morts
filtrent le sable fin, tandis que informes dans le lointain
En longue, longue file, c'est leur façon de le raconter,
Reposent les os blanchissants des chameaux
Dont les squelettes ne sont que partiellement enfouis —
Les restes d'hommes tombés sans ami ;
Dont les propres mains, dans un dernier geste, creusèrent
Sous leur poitrine le sable, mais s'inclinèrent :
Pire que le désert de la Parole,
El Tih, le puissant, le terrible.
  Avant que ville et tombeau ne saluent le regard
Beaucoup tomberont, et un nombre non négligeable mourra,
Qui, ponctuellement au coucher du soleil
Etalent sur le sable le tapis de prière élimé
Et se tournent vers la pierre de la Mecque,
Leurs ombres sinistrement projetées
En oblique vers le pays des momies.
 Ceux-ci continuent, ils s'effacent. Que vient-il ensuite?
Les paysans basanés — vagues humaines
Qui roulent par-dessus l'Inde année après année,
L'Inde, la matrice et la tombe.
  Les rouleaux enturbanés noient les plaines,
Progressant vers les plus rares sanctuaires de Brahma —
Son Compostelle ou sa brune Lorette
Où le péché absout, le chagrin peut être oublié.
Mais nombreux sont ceux, frappés par la peste, faibles et endoloris,
Qui tombent livides sur la côte fleurie —
Et stoppés, dorment parmi les locustes
Ou vont s'engager où aucun homme ne peut piper mot.
  Cette vision s'évanouit. Et, loin dans l'espace,
De régions perdues il capta le son
De hordes venues des douves les plus reculées de Chine,
Qui traversaient le rempart de l'Himalaya,
Pour s'agenouiller devant une châsse ou une relique
de Bouddha, le Fo des Mongols
ou le Sauveur des Indiens.
Quelle intime
Impulsion pousse ces tribus à arpenter la terre?
Stable en des temps de changement incessant
Maintenant pour la première fois il remarque, maintenant surpris il observe,
Les similitudes croisées des professions de foi,
Aussi étrangères ou hostiles qu'elles puissent paraître —
Pensée exaltée ou rêve servile.
  Les matrones grecques usées le remarquent là :
Ah, jeune homme, notre lassitude, oserais-tu la partager?
Vers ton foyer tes rêveries de pélerin s'égaillent-elles?
Es-tu toi aussi exténué par le chemin? —
   Oui, la sympathie d'Eve s'éveille
Mais pour s'égarer. Car comment pourrait
S'insinuer dans ces simples et droites natures,
La complexe passion? Pourraient-elles voir
La tempête de l'appréhension faire rage,
L'esprit se perdre dans le gouffre d'une fable qui vacille?

      

Upon the morrow's early morn
Clarel is up, and seeks the Urn.
  Advancing towards the fane's old arch
Of entrance--curved in sculptured stone,
Dim and defaced, he saw thereon
 5
From rural Bethany the march
Of Christ into another gate--
The golden and triumphal one,
Upon Palm Morn. For porch to shrine
On such a site, how fortunate
 10
That adaptation of design.
Well might it please.
                  He entered then.
Strangers were there, of each degree,
From Asian shores, with island men,
 15
Mild guests of the Epiphany.
  As when to win the Paschal joy
And Nisan's festal month renew, The
Nazarenes to temple drew,
Even Joseph, Mary, and the BOY,
 20
Whose hand the mother's held; so here
To later rites and altars dear,
Domestic in devotion's flame
Husbands with wives and children came.
  But he, the student, under dome
 25
Pauses; he stands before the Tomb.
Through open door he sees the wicks
Alight within, where six and six
For Christ's apostles, night and day,
Lamps, olden lamps do burn. In smoke
 30
Befogged they shed no vivid ray,
But heat the cell and seem to choke.
  He marked, and revery took flight:
"These burn not like those aspects bright
Of starry watchers when they kept
 35
Vigil at napkined feet and head
Of Him their Lord.--Nay, is He fled?
Or tranced lies, tranced nor unbewept
With Dorian gods? or, fresh and clear,
A charm diffused throughout the sphere,
 40
Streams in the ray through yonder dome?
Not hearsed He is. But hath ghost home
Dispersed in soil, in sea, in air?
False Pantheism, false though fair!"
  So he; and slack and aimless went,
 45
Nor might untwine the ravelment
Of doubts perplexed. For easement there
Halting awhile in pillared shade,
A friar he marked, in robe of blue
And round Greek cap of sable hue:
 50
Poor men he led; much haste he made,
Nor sequence kept, but dragged them so
Hither and thither, to and fro,
To random places. Might it be
That Clarel, who recoil did here,
 55
Shared but that shock of novelty
Which makes some Protestants unglad
First viewing the mysterious cheer
In Peter's fane? Beheld he had,
In Rome beneath the Lateran wall,
 60
The Scala Santa--watched the knees
Of those ascending devotees,
Who, absolution so to reap,
Breathe a low prayer at every step.
  Nay, 'twas no novelty at all.
 65
Nor was it that his nature shrunk
But from the curtness of the monk:
Another influence made swerve
And touched him in profounder nerve.
  He turned, and passing on enthralled,
 70
Won a still chapel; and one spake
The name. Brief Scripture, here recalled,
The context less obscure may make:
'Tis writ that in a garden's bound
Our Lord was urned. On that green ground
 75
He reappeared, by Mary claimed.
The place, or place alleged, is shown--
Arbors congealed to vaults of stone--
The Apparition's chapel named.
This was the spot where now, in frame
 80
Hard to depict, the student came--
The spot where in the dawning gray,
His pallor with night's tears bedewed,
Restored the Second Adam stood--
Not as in Eden stood the First
 85
All ruddy. Yet, in leaves immersed
And twilight of imperfect day,
Christ seemed the gardener unto her
Misjudging, who in womanhood
Had sought him late in sepulchre
 90
Embowered, nor found.
                Here, votive here--
Here by the shrine that Clarel won--
A wreath shed odors. Scarce that cheer
Warmed some poor Greeks recumbent thrown,
 95
Sore from late journeying far and near,
To hallowed haunts without the town;
So wearied, that no more they kneeled,
But over night here laid them down,
Matrons and children, yet unhealed
 100
Of ache. And each face was a book
Of disappointment. "Why weep'st thou?
Whom seekest?"--words, which chanceful now
Recalled by Clarel, he applied
To these before him; and he took,
 105
In way but little modified,
Part to himself; then stood in dream
Of all which yet might hap to them.
He saw them spent, provided ill--
Pale, huddled in the pilgrim fleet,
 110
Back voyaging now to homes afar.
Midnight, and rising tempests beat--
Such as St. Paul knew--furious war,
To meet which, slender is the skill.
The lamp that burnt upon the prow
 115
In wonted shrine, extinct is now--
Drowned out with Heaven's last feeble star.
Panic ensues; their course is turned;
Toward Tyre they drive--Tyre undiscerned:
A coast of wrecks which warping bleach
 120
On wrecks of piers where eagles screech.
  How hopeful from their isles serene
They sailed, and on such tender quest;
Then, after toils that came between,
They reembarked; and, tho' distressed,
 125
Grieved not, for Zion had been seen;
Each wearing next the heart for charm
Some priestly scrip in leaf of palm.
  But these, ah, these in Dawn's pale reign
Asleep upon beach Tyrian!
 130
Or is it sleep? no, rest--that rest
Which naught shall ruffle or molest.
  In gliding turn of dreams which mate
He saw from forth Damascus' gate
Tall Islam in her Mahmal go--
 135
Elected camel, king of all,
In mystic housings draped in flow,
Silk fringed, with many a silver ball,
Worked ciphers on the Koran's car
And Sultan's cloth. He hears the jar
 140
Of janizaries armed, a throng
Which drum barbaric, shout and gong
Invest. And camels--robe and shawl
Of riders which they bear along--
Each sheik a pagod on his tower,
 145
Crosslegged and dusky. Therewithal,
In affluence of the opal hour,
Curveting troops of Moslem peers
And flash of scimeters and spears
In groves of grassgreen pennons fair,
 150
(Like Feiran's palms in fanning air,)
Wherefrom the crescent silvery soars.
  Then crowds pell-mell, a concourse wild,
Convergings from Levantine shores;
On foot, on donkeys; litters rare--
 155
Whole families; twin panniers piled;
Rich men and beggars--all beguiled
To cheerful trust in Allah's care;
Allah, toward whose prophet's urn
And Holy City, fond they turn
 160
As forth in pilgrimage they fare.
  But long the way. And when they note,
Ere yet they pass wide suburbs green,
Some camp in field, nor far remote,
Inviting, pastoral in scene;
 165
Some child shall leap, and trill in glee
"Mecca, 'tis Mecca, mother--see!"
  Then first she thinks upon the waste
Whither the Simoom maketh haste;
Where baskets of the white ribbed dead
 170
Sift the fine sand, while dim ahead
In long, long line, their way to tell,
The bones of camels bleaching dwell,
With skeletons but part interred--
Relics of men which friendless fell;
 175
Whose own hands, in last office, scooped
Over their limbs the sand, but drooped:
Worse than the desert of the Word,
El Tih, the great, the terrible.
  Ere town and tomb shall greet the eye
 180
Many shall fall, nor few shall die
Which, punctual at set of sun,
Spread the worn prayer cloth on the sand,
Turning them toward the Mecca stone,
Their shadows ominously thrown
 185
Oblique against the mummy land.
  These pass; they fade. What next comes near?
The tawny peasants--human wave
Which rolls over India year by year,
India, the spawning place and grave.
 190
  The turbaned billow floods the plains,
Rolling toward Brahma's rarer fanes--
His Compostel or brown Loret
Where sin absolved, may grief forget.
But numbers, plague struck, faint and sore,
 195
Drop livid on the flowery shore--
Arrested, with the locusts sleep,
Or pass to muster where no man may peep.
  That vision waned. And, far afloat,
From eras gone he caught the sound
 200
Of hordes from China's furthest moat,
Crossing the Himalayan mound,
To kneel at shrine or relic so
Of Buddha, the Mongolian Fo
Or Indian Saviour. What profound
 205
Impulsion makes these tribes to range?
Stable in time's incessant change
Now first he marks, now awed he heeds
The inter-sympathy of creeds,
Alien or hostile tho' they seem--
 210
Exalted thought or groveling dream.
  The worn Greek matrons mark him there:
Ah, young, our lassitude dost share?
Home do thy pilgrim reveries stray?
Art thou too, weary of the way?--
 215
  Yes, sympathies of Eve awake;
Yet do but err. For how might break
Upon those simple natures true,
The complex passion? might they view
The apprehension tempest tossed,
 220
The spirit in gulf of dizzying fable lost?